Les querelles sur la Laïcité qui agitent, une fois encore la société française, baignent, comme souvent, dans une grande confusion… probablement volontairement entretenue par quelques « bonnes âmes » ou les idiots utiles de circonstance.
Les prises de position entremêlées portent à la fois sur la présence de femmes voilées dans l’espace public, sur la signification du voile islamique et sur la question de l’accompagnement des sorties scolaires.
Bien sûr ces sujets ont une certaine connexité, mais ne s’imbriquent ni ne s’intriquent naturellement.
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La revendication d’une « identité musulmane » dans l’espace public
Les débats du moment ont été suscités, comme chacun le sait, par l’agression verbale commise par un élu RN vis-à-vis d’une accompagnatrice scolaire voilée lors d’une session du Conseil régional de Bourgogne.
La conjonction des extrêmes a ainsi parfaitement fonctionné.
Les mouvements activistes islamistes ont pu, à l’occasion de ce lamentable incident, dénoncer la stigmatisation dont seraient victimes tous les musulmans dans notre pays. Certains se sont même autorisés à comparer leur situation aujourd’hui en France, à celle des juifs persécutés sous le régime nazi en Allemagne juste avant la guerre ! On n’est pas à une indignité près.
Mais surtout, au nom de la défense des musulmans « opprimés », c’est l’islamophobie dont ils exigent la condamnation, à l’instar des organisateurs de la manifestation 10 novembre dernier à Paris contre « l’islamophobie ». On renverra à ce sujet vers les derniers propos de Charb avant d’être assassiné par les fous de dieu se réclamant de l’islamisme fondamental, dans sa « Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes ». Il écrit : « Les militants communautaristes qui essaient d’imposer aux autorités judiciaires et politiques la notion d’“islamophobie” n’ont pas d’autre but que de pousser les victimes de racisme à s’affirmer musulmanes. »

La récente polémique visant le philosophe Henri Péna-Ruiz est de la même eau. Il avait osé, lors d’une intervention auprès de militants de la France Insoumise, revendiquer le droit à l’islamophobie, au même titre qu’à la cathophobie, la judéophobie ou l’athéophobie… dans une République française qui ne connait pourtant pas le délit de blasphème.
Face aux intégristes religieux (ici les musulmans, mais on pourrait en trouver du même acabit chez les catholiques fervents de la Manif pour tous, de Civitas ou de l’Opus Dei, comme chez les évangélistes, et aucune religion ne fait défaut en matière d’intégrisme), l’extrême droite vient flatter le sentiment, voire le ressentiment majoritaire dans la population française, vis-à-vis du prosélytisme religieux… en plus de s’appuyer sur ses fondamentaux racistes et xénophobes.

En effet, la société française est devenue extrêmement « photosensible » à l’exhibition religieuse dans l’espace public.
Depuis 1905, parallèlement à la laïcisation de l’Etat, la sécularisation a fait son œuvre, en France.
C’est ce que démontre bien l’étude Viavoce pour l’ONL paru en juillet 2019. La hausse du nombre de personnes se déclarant « athées », « agnostiques » ou « indifférentes » en France est constante, en parallèle d’une baisse des fidèles se déclarant appartenir à une religion donnée.
La proportion « non pratiquante » de la population française est de 64 %, presque deux personnes sur trois. La part des « sans-religion », donc des athées, des agnostiques ou des déistes, est de 58 % de la population française. Il s’agit d’un groupe très hétéroclite certes, mais qui représente aujourd’hui la majorité absolue de la population française.
En fonction de quoi, c’est une très large part de la population française qui s’est parfaitement accommodée de la mise à distance des religions, et qui désormais accepte difficilement la volonté affichée d’une minorité, ici celle des activistes musulmans, de revendiquer une plus grande visibilité dans l’espace public… même si le droit positif le permet tout à fait.
L’affaire récente de l’hidjab de running de Décathlon en a été une autre illustration.
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A ce sujet, revenons justement un instant sur ce que le voile veut dire
Un récent article paru dans le Monde a rappelé les sources religieuses du phénomène.
Dans le Coran, les versets cités à l’appui de la pratique du voilement se trouvent dans deux sourates (24 et 33)[1]. Reprenons simplement ce qu’en dit l’islamologue Rachid Benzine. Selon lui, « ces textes sont en adéquation avec les règles qui prévalaient dans la société au VIIe siècle. Elles n’introduisent pas de nouveauté majeure. La culture légale du Coran est commune avec celle de la Bible hébraïque et des Évangiles. »
L’islamologue en veut pour preuve la parenté entre ces lignes coraniques et les recommandations d’un texte chrétien du début du IIIe siècle, la Didascalie des apôtres : « Toi qui es chrétienne, (…) si tu veux être fidèle, ne plais qu’à ton mari, et quand tu marches sur la place publique, couvre-toi la tête avec ton habit, afin que le voile cache ta grande beauté, n’orne pas la face de tes yeux, mais baisse les yeux et marche voilée. »
Pour Rachid Benzine, les indications vestimentaires du Coran ne sont donc pas d’ordre religieux, mais social. Les recommandations faites aux femmes de se couvrir lorsqu’elles sortent ne seraient pas « un signe de distinction des musulmanes ». « Selon les exégètes, explique-t-il, elles s’adresseraient aux femmes de condition libre pour qu’elles ne soient pas confondues avec des esclaves » et, parmi elles, à celles qui sont en âge de procréer. En effet, le verset 60 de la sourate 24 permet aux femmes ménopausées de « déposer leurs étoffes, mais pas de se faire voir en parures ».
Mais porter un voile « islamique » aujourd’hui en France est aussi et surtout un acte militant. En 2004, l’Union des organisations islamiques en France (UOIF), proche des Frères musulmans, avait structuré une partie du terrain associatif musulman pour ce combat. Le sociologue Omero Marongiu-Perria, rappelle que ce mouvement refusait de chercher « un terrain d’entente avec l’État » sur la question du voile. Il avait littéralement envoyé « au front les jeunes filles pour en récolter ensuite les bénéfices avec le discours victimaire ». « Cette affaire a attisé un fort sentiment identitaire au sein de la communauté, il fallait se positionner pour ou contre, ça a creusé un fossé entre “eux et nous” » … et cela a surtout permis de faire passer la Laïcité pour un concept liberticide aux yeux de nombreux jeunes des banlieues.
Plus simplement, pour Elisabeth Badinter : « Que l’on impose aux femmes de cacher leurs cheveux parce que des hommes les tiennent responsables d’un désir sexuel qu’ils ne savent pas maîtriser » a largement de quoi faire « bondir ».
Que certaines femmes arguent de leur liberté de se vêtir comme elles l’entendent, ou de respecter les prescriptions de leur religion, est une chose.
Que d’autres y soient, ici, contraintes, sous la pression de leur « communauté » en est une autre, en totale contradiction avec l’article 31 de la Loi de 1905 : « Sont punis (de la peine d’amende prévue …[2]) ceux qui, soit par voies de fait, violences ou menaces contre un individu, soit en lui faisant craindre de perdre son emploi ou d’exposer à un dommage sa personne, sa famille ou sa fortune, l’auront déterminé à exercer ou à s’abstenir d’exercer un culte, à faire partie ou à cesser de faire partie d’une association cultuelle, à contribuer ou à s’abstenir de contribuer aux frais d’un culte. »
Mais qui pour assurer le respect de cette loi ?
Bref, il n’est pas surprenant que ce sujet interroge… même si le droit positif en matière de Laïcité permet, encore une fois, tout à fait, le port de n’importe quel vêtement qui ne contrevient ni à la décence, ni à la dissimulation du visage sur la voie publique.
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Et puis, il y a la question des accompagnatrices scolaires voilées.
Écartons à ce sujet une première affirmation souvent entendue, et totalement erronée selon laquelle la loi autoriserait le port du voile pour les accompagnatrices scolaires.
C’est faux, et c’est sans doute là que se situe le cœur du problème. Aucune loi précise le droit en la matière. Et c’est justement à défaut de cadre légal, que les interprétations divergent tant.
Catherine Kintzler le dit très clairement : « en l’absence de règle générale claire, tout est renvoyé (comme lors de l’affaire de Creil en 1989) aux enseignants sur le terrain et reste très sensible aux fluctuations de l’opinion ».
A ce sujet, on pourra se référer à quelques circulaires ministérielles parfois contradictoires : celles signées par Jean Zay qui souhaitait en 1936 et 1937 « mettre nos enfants à l’abri des querelles des hommes ». Celle de Luc Chatel en 2012 qui considérait les parents d’élèves accompagnant les enfants lors des sorties scolaires comme participants à l’exécution d’une mission de service public, ce qui les obligeait au devoir de neutralité philosophique, politique et religieux, à l’instar des agents du service public. Mais saisi en septembre 2013 par le Défenseur des droits, Dominique Baudis, qui faisait état de « zones d’ombre » sur le texte de la circulaire, le Conseil d’État a rendu un avis stipulant que les parents sont de simples « usagers », n’étant ni « agents » ni « collaborateurs » du service public, seuls concernés par « les exigences de neutralité religieuse » auxquels les parents d’élèves ne sont pas légalement soumis. Dans son avis, le Conseil d’État n’infirme ni ne confirme l’interdiction faite aux femmes voilées d’accompagner leurs enfants lors de sorties scolaires. Il souligne par ailleurs le vide législatif concernant un statut intermédiaire entre l’agent et l’usager des services publics, le « collaborateur occasionnel », expression qui est régulièrement utilisé dans de nombreux textes. La liberté de conscience reste la règle, mais les directions d’école et l’Éducation nationale peuvent intervenir en cas de comportement inadapté…
Ce qui permettra en octobre 2014, à la ministre de l’Éducation nationale socialiste Najat Vallaud-Belkacem de déclarer : « Le principe, c’est que, dès lors que les mamans[3] ne sont pas soumises à la neutralité religieuse (…), l’acceptation de leur présence aux sorties scolaires doit être la règle et le refus l’exception ».
Pour Catherine Kintzler, comme pour la Fédération nationale des DDEN dans un récent communiqué, il convient de considérer non pas le statut des personnes ni le lieu, mais la nature de l’activité. Dès lors qu’il s’agit d’une activité scolaire, liée à un acte d’enseignement, on est bien dans le cadre de l’école et cela quel que soit le lieu et quelles que soient les personnes impliquées. À plus forte raison si la sortie est obligatoire. Or c’est ce que la législation actuelle traite de manière inadéquate en distinguant ce qui a lieu dans les murs et hors les murs de l’école.
Pourtant l’article L.141-5-2 du code de l’éducation s’applique aussi « hors les murs » : « L’État protège la liberté de conscience des élèves. Les comportements constitutifs de pressions sur les croyances des élèves ou de tentatives d’endoctrinement de ceux-ci sont interdits dans les écoles publiques et les établissements publics locaux d’enseignement, à leurs abords immédiats et pendant toute activité liée à l’enseignement ».
Des personnes extérieures sont ainsi régulièrement sollicitées pour encadrer les sorties scolaires à défaut de personnel disponible, alors qu’en principe c’est le personnel de l’Éducation nationale qui devrait assurer ces accompagnements. Ce n’est donc pas une jouissance de droit pour ces personnes. On les sollicite non pas pour leur proposer une promenade, mais parce que l’Education Nationale n’a pas les effectifs suffisants pour assurer un service. En prêtant leur concours, les accompagnateurs extérieurs bénévoles concourent donc bien à l’intérêt général.
Il semble pour beaucoup aller de soi que les bénévoles extérieurs sont des parents d’élèves, et plus particulièrement des mères. Mais rien n’oblige à ce choix. Le directeur d’école peut solliciter ou accepter le concours d’accompagnateurs qui ne sont pas des parents.
Et s’il s’agit de parents d’élèves, pourquoi privilégier les mères ? Et si on accepte des mères portant un signe d’appartenance religieuse, il faut donc aussi accepter des « papas » portant kippa, kamis, turban, poignard sikh, … Plus largement, on devrait accepter des personnes portant des signes syndicaux ou politiques. Voilà une étrange manière de « protéger la liberté de conscience des élèves ».
C’est cet argument que les différentes Obédiences maçonniques ont voulu mettre en avant dans leur récent communiqué commun, à l’adresse du président de la République. Ils en appellent ni plus ni moins à la loi pour trancher le débat.
Cela étant… soyons aussi attentifs aux propos de Caroline Fourest, exprimés dans Marianne. Caroline Fourest qui a pris le parti de ne plus mettre la question des accompagnatrices scolaires voilées au centre du débat sur le Laïcité.
Elle écrit : « Les attentats s’espacent légèrement. Qu’avons-nous fait de cet oxygène retrouvé ? Rien. On le gâche. On s’égosille. En débats sans intérêt. Pense-t-on vraiment relever le défi de la bataille culturelle en interdisant le voile aux accompagnantes scolaires ou dans la rue ? Ces débats ne servent qu’à fracturer, comme un marteau-piqueur, le camp du milieu : celui du 11 janvier. A force d’être pilonné, il finira par se déchirer. Une partie finira par rejoindre l’extrême droite par dégoût pour cette cécité. L’autre par rejoindre les rangs des aveugles par peur de cette dérive. C’est en train de se passer. »
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[1] Dans le Coran, les versets cités à l’appui de la pratique du voilement se trouvent dans les sourates 24 et 33.
Dans la première, les versets 30 et 31 indiquent : « Dis aux croyants qu’ils baissent leurs regards et gardent leur chasteté. C’est plus pur pour eux. (…) Et dis aux croyantes qu’elles baissent leurs regards, qu’elles gardent leur chasteté, et qu’elles ne montrent de leurs parures que ce qui en paraît, et qu’elles rabattent leur voile sur leur poitrine ; et qu’elles ne montrent leurs parures qu’à leur mari, ou à leur père (…) » ou à des familiers énumérés par le texte. La sourate 33 professe, au verset 59 : « O Prophète ! Dis à tes épouses, et à tes filles, et aux femmes des croyants de ramener sur elles leurs grands voiles ; elles en seront plus vite reconnues et exemptes de peine. »
Comment faut-il comprendre ces versets, dont aucun n’évoque la chevelure ? La tradition s’est interrogée sur ce que désignent « les parures ». Certains y voient une allusion aux cheveux, d’autres aux mains, au visage ou encore aux bijoux : « Il y a pléthore de lectures », explique l’islamologue Rachid Benzine. Selon lui, « ces textes sont en adéquation avec les règles qui prévalaient dans cette société au VIIe siècle. Elles n’introduisent pas de nouveauté majeure. La culture légale du Coran est commune avec celle de la Bible hébraïque et des Évangiles.
[2] de la peine d’amende prévue pour les contraventions de la 5e classe et d’un emprisonnement de six jours à deux mois ou de l’une de ces deux peines seulement…
[3] On appréciera ici la dimension affective donnée à la question. Il ne s’agit plus de parents accompagnant une sortie scolaire, mais des « mamans accompagnant leurs propres enfants », comme au Conseil régional de Dijon.





